De l’autonomie du créateur

À Porto, la conférence annuelle de l’Alliance graphique internationale réunissant des designers du monde entier vient de se terminer. Autour du thème « Le processus est le projet », ils ont débattu et exposé pendant deux jours, sous diverses formes, leurs points de vue. L’image ci-dessous illustre l’un d’entre eux.
L’uniformisation. Qu’elle soit politique, esthétique ou comportementale, nous en croisons régulièrement des exemples. Raisons d’être et états des lieux de ce phénomène font couler de l’encre et du pixel. Mais au vu du faible niveau d’alerte, nous sommes encore au commencement de la dénonciation, aux prémices de la contestation. Ce qui semble déjà clair, en revanche, c’est que la techno-utopie1 s’est imposée, laissant derrière elle la socio-utopie des idéologies qui guidaient nos vies il y a quelques années. Le temps que d’autres repères s’imposent, la peur de l’inconnu, de l’autre, nous entraîne vers le centre, sur une route sûre, loin des extrémités qui réservent tant de surprises. Mais rouler au centre peut être violent, dans la mesure où ce non-choix déstabilise et que « […] quand on renonce aux grandes causes idéologiques, tout ce qui reste c’est une administration efficace de la vie […]. Ce qui signifie que, avec une administration spécialisée, dépolitisée et socialement objective […], la seule façon d’introduire de la passion […], de mobiliser activement les gens, est la peur2. »
L’uniformisation et la peur se nourrissent mutuellement. L’individu cherche le confort d’une symbiose avec l’opinion des masses et, pour y parvenir, il se protège du harcèlement extérieur avec des certitudes trop rapidement forgées. « Aujourd’hui, la tolérance libérale vis-à-vis des autres […] est contrebalancée par une peur obsessionnelle du harcèlement. […] La tolérance coïncide avec son contraire. […] Je dois respecter l’intolérance de l’autre à mon approche. Le droit au non-harcèlement s’impose de plus en plus, le droit à garder les autres à distance. » « […] L’Autre c’est très bien, […] mais dans la mesure où l’Autre n’est pas vraiment un autre3… »
Remplaçons le mot « autre » par « différence » et nous avons là une transposition possible de cette idée maintenant appliquée à la création. Pourtant… la création serait l’antithèse de cet état des choses, un champ de travail infini et libre. Un lieu où l’individualité côtoie la différence. Et même si chaque processus créatif reste un acte unique, original, il n’obtient sa véritable autonomie que lorsqu’il est en relation directe avec l’inconnu. •
João Garcia
1. Pierre Musso, « De la socio-utopie à la techno-utopie », Manières de voir, no 112 – Le temps des utopies, p. 6-10, août-septembre 2010.
2. Slavoj Žižek, Violence, Six Sideways Reflections, Picador, 2008.
3. Ibidem.