Des histoires
Les façons de surprendre sont multiples et souvent, heureusement, mystérieuses.

Dans une rue d’une ville étrangère, une boulangerie. Dans la vitrine de cette boulangerie, deux baguettes disposées avec application l’une sur l’autre, formant un X, sur l’une des étagères en verre. Les autres sont impeccablement vides. La simplicité du dispositif attire mon attention, le soin apporté à cette réalisation produit sur moi son effet de séduction. Je m’arrête, je regarde, je sors l’appareil de ma poche et… clic, je prends rapidement une photo. Je remets l’appareil dans la poche, je reste quelques secondes de plus à regarder la scène, j’hésite, et finalement je décide d’entrer. À l’intérieur, les étagères de marbre blanc veiné de noir sont vides et entourent le boulanger, qui lit le journal assis derrière un comptoir peu éclairé. Sans parler, il me regarde à la dérobée et comprend tout de suite que je lui suis étranger. Il continue de lire son journal, semblant attendre que je prenne l’initiative. Dans le magasin, il n’y a rien d’autre à vendre. Seules les deux baguettes justifient sa présence. Deux bêtes rares, gardées par un homme qui les connaît depuis leur naissance et les surveille tranquillement, de loin, du coin de l’œil, rassuré par une vieille complicité. Elles sont à vendre, mais il n’est pas pressé de les voir partir, il est sûr que tôt ou tard quelqu’un viendra les acheter. Ou peut-être qu’il préfère ne pas s’en séparer, qu’il a déjà gagné assez d’argent ce jour-là. Je lui adresse un « bonjour » qu’il me retourne, et tacitement nous convenons ensemble de demeurer silencieux. Un silence imperméable remplit l’espace. Sans doute m’a-t-il vu prendre la photo et, après l’échange de salutations, cet acte lui a-t-il révélé, le temps d’un cliché, mon double statut de touriste et de non-acheteur. Je jette un dernier regard au magasin et à son comptoir, petit, sombre, entouré de marbre, je lance un « merci » en l’air – sans réponse – et je sors, mal à l’aise dans mon rôle de voyeur. Après tout, ce qui m’a motivé à entrer, c’était l’envie de vérifier qu’il n’y avait rien d’autre à vendre en plus de ces deux baguettes. Et dans ma bête condition de prédateur d’images, j’ai repris mon chemin. C’est sans doute exagéré de penser cela. Aujourd’hui je sais que j’aurais préféré ne pas entrer dans la boulangerie, l’image de la vitrine aurait dû me suffire. Pourtant je n’avais voulu qu’enregistrer, prendre note, pas faire une photo et encore moins chercher des explications. Le reste n’a pas d’importance. Je voulais pouvoir me souvenir, comme je le fais maintenant, du monde d’images et d’histoires qui est passé entre moi et cette vitrine pendant les trois premières secondes qui ont suivi notre rencontre. Elles étaient toutes fugaces, floues, oubliées et néanmoins belles.
João Garcia
in Expressions n°14